REPORTAGE
Fatalisme et colère parmi les sans-abri, un mois après le séisme en AlgérieLE MONDE | 16.06.03 | 13h20 •
Plus de 160 000 Algériens attendent d'être relogés, selon la promesse du président Bouteflika.Zemmouri, Sidi Daoud, Reghaïa de notre envoyée spécialeLa chaleur est écrasante et le moral au plus bas. Installés dans des campements de toile, sur le bord des autoroutes, des routes secondaires, ou dans des stades municipaux, les 160 000 sans-abri, victimes du tremblement de terre du 21 mai, ont la peur au ventre.
Non pas tant de nouvelles secousses que de l'avenir. Combien de temps leur faudra-t-il attendre avant d'être relogés ? Ce provisoire ne va-t-il pas s'éterniser ? La question les hante en dépit des déclarations récentes du président Abdelaziz Bouteflika selon lequel "pas un sinistré ne passera l'hiver sous la tente".
Située à une cinquantaine de kilomètres à l'est d'Alger, dans la willaya de Boumerdès (le département le plus touché par le séisme), Zemmouri a des allures de ville fantôme. Assis sur des gravats, à l'ombre d'un figuier, des jeunes tentent de tuer le temps. "Nos parents sont sous la tente. Nous, on supportait pas. On a décampé", expliquent-ils. Ils ont entre 16 et 30 ans. L'un est marin pêcheur. L'autre tenait un café avec son meilleur ami, disparu dans la catastrophe. Le troisième avait monté une pizzeria dont l'enseigne se balance encore sur des ruines. Les autres sont au chômage.
Le soir du séisme, la mer s'est brutalement retirée de trois cents mètres à Zemmouri comme sur toute la côte proche de l'épicentre du séisme. Elle a mis vingt minutes à remonter sans retrouver son niveau habituel. Un phénomène naturel mais qui est interprété de diverses manières dans la région. "C'est Dieu qui nous a envoyé un message, il nous demande de rentrer dans le droit chemin", affirme un jeune rouquin à barbichette. Il est le seul dans le groupe à faire du prosélytisme mais personne ne conteste l'idée que le séisme est un signal divin, un rappel à l'ordre.
"Demandez à Chirac de venir ici", lance soudain l'un d'eux. Tous applaudissent à l'exception du rouquin. "Qu'il nous donne des visas. Y en a marre de l'Algérie !", poursuit l'autre. "On ne veut pas que ce soit des Algériens qui reconstruisent, on n'a pas confiance", crie un troisième. "L'Algérie est cuite", hurle un autre, tandis que son copain sort un billet d'euros et l'agite en l'air en martelant : "C'est ça, la belle vie !" Le rouquin proteste, indigné : "Dieu nous aime. Merci, mille fois merci pour ce qu'il vient de nous faire ! On accepte ce qu'il nous dit."
"ÇA FAIT CLASSE" De Sidi Daoud, village haut perché de 7 000 habitants, situé une trentaine de kilomètres plus loin, dans un secteur hanté par les groupes armés islamistes, il ne reste rien ou presque. "On a tous cru à une attaque terroriste", avouent les habitants en se remémorant "le bruit assourdissant comme une explosion" qui a précédé le tremblement de terre.
Aujourd'hui, c'est le silence qui est impressionnant. Le jour, hommes et femmes errent désemparés d'une rue à l'autre au milieu des gravats, avant de rejoindre chaque soir les camps de toile, installés sur des espaces caillouteux.
Là, tant bien que mal, la vie s'organise. Les habitants disposent de sanitaires, d'eau, d'électricité, d'un dispensaire médical et reçoivent trois repas chauds par jour. L'organisation est bonne et l'encadrement strict. "Si on n'avait pas surveillé les choses de près, 80 % de l'aide qui nous arrive seraient partis chez les terroristes", grommelle un gendarme.
Invoquant "Dieu et les destins" à tout propos, ces ruraux semblent plus fatalistes que révoltés. Ils redoutent l'hiver mais disent avoir bon espoir d'être relogés d'ici là. "C'est la foi qui nous aide tous à tenir", affirme une jeune femme.
A Reghaïa, tout près d'Alger, dans la Cité des 216 logements, règne un désespoir absolu. Les habitants de ces barres d'immeubles sans grâce se retrouvent dans la pire des situations : pas assez sinistrés pour être envoyés dans des campements de toile officiels et avoir droit à une aide organisée. Mais suffisamment pour se voir "déconseiller" de regagner leurs immeubles à cause des risques d'effondrement.
Résultat : ne sachant que faire, après quinze jours et quinze nuits d'attente au milieu des détritus, ils ont installé un camping sauvage au pied de leurs immeubles. Mais, plus les jours passent, plus les tensions grandissent. "C'est dans un siècle qu'on sera relogé !", affirme un jeune, tandis qu'une jeune femme fulmine : "Vous avez vu comme ça fait classe notre campement ? Comptez sur moi pour filer à l'étranger dès que je le pourrai. Leur Algérie, je la leur laisse !"
Florence Beaugé
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Les dégâts évalués à 5 milliards de dollars Les dégâts du séisme du 21 mai (2 300 morts, autant de disparus, et 10 000 blessés) s'élèvent à 5 milliards de dollars (près de 4,5 milliards d'euros), selon la présidence algérienne. Quelque 200 camps de toile ont été mis en place pour accueillir entre 167 000 et 180 000 personnes. Les tentes seront progressivement remplacées par des "chalets de deux pièces, cuisine" (des cabines sahariennes en préfabriqué) avec toutes les commodités, a assuré le chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, dimanche 8 juin. Le gouvernement a signé un contrat avec 14 entreprises publiques et privées algériennes pour la fabrication de plus de 2 200 "chalets" par mois. Il est prévu que le relogement définitif des sinistrés soit échelonné sur les deux prochaines années.
Les quelque 60 000 habitations ayant subi des dommages au cours du séisme seront réparées "dans un délai de deux mois et demi au maximum". Pas moins de 1 300 entreprises locales ainsi que 650 bureaux d'études ont été mobilisés pour réaliser ce plan qualifié de "défi national".
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.06.03
>>Quelle:
Fatalisme et colère parmi les sans-abri, un mois après le séisme en Algérie by Le Monde.fr